dimanche 8 février 2009

"This is the end…" (1)


L’émotion est grande : j’entre dans un bureau pour récupérer mon autorisation de sortie définitive. Définitive, j’aime ce mot. Dans deux jours, je quitterai la base de Toul-Rosières après neuf mois de service actif (neuf au lieu de dix car je pars avec un mois d’avance) dont huit consacrés à la météo (enfin, disons quatre puisque étant en 5-9, je n’étais là que la moitié du temps)… Qui a dit « planqué » ?

Le gradé moustachu me donne un « extrait de l’état des services » où il est indiqué que l’aviateur 1ère classe Lombard est « libéré de ses obligations légales d’activité, placé en permission libérable par son commandant d’unité le 30.08.96, rayé des contrôles de la base aérienne 136 de Toul et de l’armée de l’air le 01.10.96. » Yes ! Ça a marché ! Je suis « libéré » et « rayé » ! Rajoutez « éliminé », « renvoyé », « éjecté » ou même « banni » si ça vous chante.

On me délivre un « Certificat de pratique professionnelle » qui énumère mes diverses activités et mes compétences (déjà évoquées ici), au cas où j’aurais une irrépressible envie de travailler à Météo-France ou d’être prof de dessin dans une maternelle. Ou taste-vin, peut-être, mais ça, le certificat n’en fait pas mention.

J’ai aussi droit à un « Certificat de bonne conduite ». Ça, c’est la classe ! À rendre jaloux mes copains P4 qui n’ont pas goûté aux joies de la chose militaire. Un truc à faire tomber accidentellement d’un dossier pendant un entretien d’embauche puis, une fois la situation de rêve obtenue, à encadrer dans l’entrée de son appartement pour impressionner les invités.

Enfin, je reçois une petite brochure sobrement intitulée « Notice particulière du réserviste de l’armée de l’air ». Une merveille. Un bonbon au miel. Un guide de savoir-vivre, en quelque sorte, pour les anciens troufions qui, si je comprends bien ce qui est écrit, ne couperont jamais les ponts avec l’armée. Comme dans la mafia ou le Ku Klux Klan. Cela commence par un avant-propos informatif plutôt plaisant :

« Vous venez de quitter l’armée de l’air, soit à l’issue de votre service militaire actif, soit après un engagement de courte durée. »

Oui, c’est ça. So long, guys ! Puis, sans crier gare, la notice pète les plombs et tout est écrit en majuscules :

« VOUS FAITES MAINTENANT PARTIE DE LA RÉSERVE ET DEVEZ CONNAITRE LES OBLIGATIONS AUXQUELLES VOUS ASTREINT LA LOI, AINSI QUE LES RÉGLEMENTS AUXQUELS VOUS SEREZ SOUMIS. »

Eh, si je veux, d’abord ! On croirait lire une affiche vichyste, ça donne envie de rejoindre le maquis…

« VOUS DEVEZ CONNAITRE ÉGALEMENT LES POSSIBILITÉS QUI VOUS SONT OFFERTES SI VOUS DÉSIREZ MAINTENIR DES CONTACTS AVEC L’ARMÉE DE L’AIR. »

Ah ah ah ah ah ! Vous m’avez bien eu, là ! Sacrés farceurs ! Vous êtes pas les derniers pour la déconnade ! Bon, je continue à « picorer »…

« En quittant le service actif, vous avez fait une déclaration de domicile. LA LOI VOUS IMPOSE DE SIGNALER PAR LA SUITE TOUS VOS CHANGEMENTS DE DOMICILE ET DE RÉSIDENCE. (…) De même, TOUT CHANGEMENT DANS VOTRE SITUATION FAMILIALE OU PROFESSIONNELLE DOIT ÊTRE SIGNALÉ à l’aide de la carte de liaison jointe au MÉMENTO DU RÉSERVISTE. »

Et quand je pars en week-end, je laisse un numéro d’urgence ? Et le jour où je me marie, je dois inviter le lieutenant-colonel à la noce ou juste au vin d’honneur ?

« Si vous voulez conserver un contact avec votre arme et avec des anciens, vous pouvez participer à de nombreuses activités « indirectes », strictement volontaires. »

Ah oui, comme quoi ?

« Votre inscription dans un Centre Air de Perfectionnement et d’Information des Réserves et le suivi des activités proposées par celui-ci vous permettront de concourir pour l’avancement dans la réserve et pour l’obtention de récompenses diverses (Témoignages de satisfaction, Médaille des Services Militaires Volontaires). »

Hmm, c’est bon ça, coco, continue…

« Le CAPIR vous permettra également de vous tenir au courant du développement, de l’activité et du fonctionnement de l’Armée de l’Air et aussi d’élargir vos connaissances sur tout le système de Défense de la France. Hormis cette information, et si vous avez l’esprit curieux… »

Quoi, comment ? « si vous avez l’esprit curieux » ? Mais c’est qu’on est facétieux ! C’est connu, dans l’armée, on est ouvert et on encourage la curiosité. Je m’en suis bien rendu compte tout au long de l’année (et surtout pendant les classes, le fameux « Mais… pourquoi ? Parce que !!! »).

« Hormis cette information, et si vous avez l’esprit curieux », donc, « les Associations des réservistes de l’Armée de l’Air en liaison avec les CAPIR vous donneront la possibilité de participer à des visites d’établissements relevant de la Défense Nationale… »

Ah, retourner à Toul en simple visiteur ne manquerait pas de sel. Mais je doute qu’une base située au milieu de nulle part figure au programme des excursions.

« … et d’assister à des conférences de haut niveau sur tous les grands problèmes de notre temps. »

Des médailles, des visites, des conférences… C’est drôle qu’on n’ait pas eu droit à tout ça pendant le service. « Oui, c’est vrai, on vous a bien pourri une année de votre vie mais qu’est-ce que vous vous voulez, c’était les ordres ! Promis, si vous revenez plus tard, on vous bichonnera ! » Pas très commerçant, tout ça…

Enfin, au chapitre « Renseignements divers », je trouve la sous-rubrique « Documents à détenir » :

« VOUS DEVEZ TOUJOURS DÉTENIR :
-la carte du Service National
-le Mémento du Réserviste
-un fascicule de mobilisation
»

Je suis dubitatif mais en me reportant au dit « fascicule de mobilisation » (un document format carte postale), je lis avec stupéfaction : « Tout homme qui se déplace doit emporter avec lui le présent fascicule. » Et si je descends chercher le courrier, ça compte ?

Donc, en résumé :

-Je quitte l’armée mais j’y suis encore.
-Quoique je fasse, où que j’aille, j’en avertis l’armée.
-Si je suis pris de nostalgie, l’armée s’occupe de tout.
-Je dois avoir constamment sur moi les preuves de mon passé militaire.

La version psychanalytique en serait :

-Je quitte la maison familiale mais je resterai toujours le fils à ma maman.
-Avant de partir en vacances ou de sortir avec une fille, j’appelle maman.
-Si je suis tristoune, maman me fera un rôti de porc aux flageolets.
-Je dois avoir constamment sur moi une photo de ma maman.

Et je m’émancipe quand, moi ?

3 commentaires:

Akaguma a dit…

Alors qu'au départ je demandais juste à notre ami Google de me trouver la légende du dragon de Drachenbronn, je me suis pris à lire intégralement le récit de votre service militaire. Et j'avoue que l'ancien appelé du contingent 94/10 -en classes à Mayenheim, affecté deux mois à la base de Metz, puis sept autres justement à Drachenbronn- que je suis s'est beaucoup amusé à voir les similitudes entre nos expériences. D'autant plus que j'avais aussi été "exempté de sport de marches et de combat"... mais ils m'avaient tout de même gardé pour travailler dans un bureau à passer le plus clair de mon temps à saisir informatiquement les perms des appelés et des sous-off' ! ;-)

Merci pour ce moment d'agréable lecture ! :-D
Sylvain

mémoires de bidasse a dit…

merci bien !! Je pense que mon expérience rappelle des souvenirs à tous ceux qui ont fait leur service, même ailleurs qu'à Drachenbronn. Et ceux qui ne l'ont pas fait sont bien contents d'y avoir échappé... ;-)
Il me reste encore un texte à publier sur la toute fin de mon service. Allez, au boulot !

Billou a dit…

Hahaha, j'ai vraiment bien rigolé en lisant cette note, la version psychanalytique a fini de m'achever, excellent =D