Ma fin de service ressemble à une fin d’année scolaire. Mes supérieurs se montrent indulgents à mon égard, la discipline se relâche. Le masque de Madame Machin va-t-il tomber ? Le sergent Chose va-t-il me proposer une partie endiablée de Monopoly ? Va-t-on laisser sonner le téléphone pendant que nous échangerons nos souvenirs de soldats ? Euh… non. N’exagérons rien. Je sais malgré tout qu’ils tiennent à marquer le coup en respectant la tradition du pot d’adieu. On ne va pas rater une occasion de picoler !
En montant à bord du train à la Gare de l’Est le dimanche soir, j’avais donc dans mon sac cinq bouteilles de vin blanc. Une pour chacun, me direz-vous (Madame Machin, adjudant-chef Truc, sergent Chose, sergent Bidule et moi) ? Non, ce serait mentir, les gens de la météo sont relativement sobres. Mais il y a aussi le pot avec les copains ! En arrivant en car à l’entrée de la base, je fus pris d’une angoisse. Pour ma dernière semaine à l’armée, je faisais quelque chose d’illégal… eh oui, car l’alcool est interdit ! Ce n’est pas flagrant quand on a passé quelques mois sur place mais c’est pourtant vrai. Et s’il prenait l’envie aux gardes de fouiller nos bagages ? Je me suis rassuré en me disant qu’au pire je m’en tirerai avec quatre bouteilles en moins. J’ai finalement passé le poste-frontière somalien sans encombre…
La veille de mon départ, je fête donc la quille avec mes potes qui ont, eux, encore un mois à tirer. Ils ne m’en veulent pas de les quitter si tôt mais envient mon statut de « libéraaaaable ! ». Nous évoquons nos souvenirs, nous imitons quelques gradés, nous vidons trois bouteilles, nous ne retenons aucun de nos rots et nous nous couchons à pas d’heure. Autant dire qu’à 5h20 le lendemain matin, j’ai un parpaing en guise de front. Mais qu’importe ! C’est aujourd’hui que je redeviens un civil !
Je suis presque ému en reposant une ultime fois mes crayons de couleur. Presque. Madame Machin m’amuse beaucoup quand, à la fin de mes TIC (les derniers !!!!), elle me demande de nettoyer les barreaux de la rampe d’escalier menant à notre étage. Du style, « tant que je vous ai sous la main ». Je n’ai jamais été très zélé pour les tâches ménagères (à son grand étonnement, d’ailleurs) mais le dernier jour, il en est encore moins question.
-Et si je ne le fais pas, qu’est-ce qui se passe ? je lui demande, avec toute la morgue d’un James Dean de Meurthe-et-Moselle.
Elle ouvre la bouche sans rien dire en haussant les sourcils, puis détourne la tête. Elle n’insiste pas. Yeeeeessssss !!!
Dans la matinée, on me laisse vaquer à mes occupations. Je décide d’aller saluer quelques collègues avant le grand départ. L’un d’eux, Jean-Luc, travaille au secrétariat d’un des lieutenants-colonels de la base (pas le « mien », un autre). Je tombe sur lui dans un couloir, nous discutons quand arrive le lieut-co. Il échange quelques mots d’ordre professionnel avec mon copain puis, ne croulant visiblement pas sous le travail, décide de tailler le bout de gras avec nous. Chouette. C’est lui qui parle. Nous écoutons le sermon sur la montagne avec dévotion. Je ne sais comment nous en sommes arrivés là, mais je me souviens précisément qu’il a tenu à nous faire part de son opinion sur l’inutilité de la philosophie au lycée. « C’est un prof qui va nous apprendre à réfléchir ? Non mais, franchement ! » dit-il, sans rire. Et de préciser fièrement qu’il bâclait ses disserts en trente minutes avant d’aller lire « Paris-Match » à la bibliothèque. Une leçon de vie.
Je me dirige ensuite vers l’infirmerie où officie Frank avec qui j’ai sympathisé. Je le trouve dans le bureau où sont rangés les dossiers médicaux des appelés. Vu la confidentialité des informations, il est interdit à toute personne étrangère au service d’y pénétrer et une grosse ligne rouge sur le pas de la porte est la limite à ne pas franchir. Je le sais et je trouve ça normal. Je reste à l’entrée de la pièce, le dos contre le chambranle et je parle avec Frank. Arrive un de ses collègues, un troufion comme nous qui ne répond pas à mon bonjour et remarque que mon pied droit est au-delà de la ligne.
-On n’a pas le droit de rentrer dans cette pièce, me dit-il en désignant du doigt la frontière écarlate.
Ce type-là a dû passer sa vie antérieure dans un mirador de Berlin-Est et il devait être sacrément bon dans son boulot. Je soutiens son regard de bouledogue et m’apprête à grogner plus fort que lui quand le responsable du service fait son entrée. Il me regarde et se demande si je travaille pour lui, puis réalise que non et m’ignore. Il entreprend mon garde-chiourme, qui en oublie de me faire rétracter mon pied droit. Bien lui en prend car j’aurais eu deux trois trucs à balancer en présence de son chef. Notamment que les appelés de l’infirmerie, si prompts à empêcher l’accès aux dossiers médicaux, ne se gênent pas pour échanger entre eux des infos confidentielles sur les bidasses. Nous avons déjà surpris des conversations éloquentes à la cantine qui relèveraient du conseil de discipline. Passons.
Il est 11h40, il ne va pas falloir que je traîne. Je retourne à la météo où je soupçonne que mes supérieurs m’attendent de pied ferme, un verre à la main. Mais une fois sur place, je constate que mon pot d’adieu n’est pas leur préoccupation première. Le sergent Chose est absent, l’adjudant-chef Truc lit son journal et Madame Machin range des dossiers. Je propose timidement que l’on boive un p’tit coup maintenant. Ils relèvent la tête, je lis dans leurs yeux « ah oui, c’est vrai ! ». Eh, si ça vous embête, vous me le dites ! Bon gré mal gré, ils se lèvent et nous nous dirigeons vers la salle de télé. J’ouvre une bouteille et remplis généreusement les verres. Madame Machin va juste tremper ses lèvres, l’adjudant-chef Truc finira son godet par réflexe. Je sens bien qu’ils sont là par tradition et non par enthousiasme. Un silence gêné s’installe. Puis, ma supérieure se met à me poser des questions sur mes projets. Trois heures et vingt minutes avant mon départ, elle semble découvrir que je ne suis pas qu’un technicien de surface chargé de passer la serpillière. J’aurais aimé lui répondre que j’allais enfin débuter ma vie professionnelle après neuf mois de perdu à faire du coloriage et à l’écouter me parler de ses enfants. Mais je m’abstiens. Après dix minutes de néant, je range les bouteilles et je pars prendre mon dernier déjeuner gastronomique : carottes râpées, steak haché, flageolets, banane. Gloups !
Toujours aussi cool, l’adjudant-chef Truc m’annonce à mon retour que je peux partir plus tôt, disons vers 15h. Je l’aime, lui ! L’œil vissé sur la pendule, je ne peux m’empêcher de regarder une dernière fois la salle de la météo non sans émotion. Je revis quelques moments : l’organisation de la séance de diapos pour le général, ma prise de bec avec l’adjudant-chef Gling-gling, la formation du nouvel appelé, le sketch de la tache au sol que je n’avais pas vue… ah, toute une époque ! Je vois une dernière fois le tiroir où le sergent Bidule cachait ses bouteilles de calva. J’ai presque envie d’emporter mes crayons de couleur avec moi. Je résiste.
Vers 14h45, n’y tenant plus, je me lève et pars me changer dans la salle de repos. L’idée de prendre l’escalier du bâtiment puis de traverser la base en jean, baskets et blouson, me remplit de joie. Je suis un Hell’s Angel dans une communauté de Mormons. Je salue Madame Machin puis l’adjudant-chef Truc, ils me souhaitent bon courage pour l’avenir, je ne sais que leur dire en retour... Je quitte le bâtiment, comme ivre. Je marche d’un pas vif, il fait beau. Tout cela va se finir… Je suis pris d’une angoisse : et si les services secrets de l’armée avaient enquêter sur mon dossier de libération anticipée ? Et s’ils avaient fait subir un interrogatoire au troisième degré à mon oncle et qu’il ait avoué que ce contrat de serveur dans son restaurant était bidon ? J’accélère le pas, le regard baissé, le souffle court. Au bout de dix minutes, je lève un œil au loin : la porte principale m’apparaît à moins de cent mètres. Pas de comité de réception à signaler, pas de mitrailleuse montée sur des sacs de sable pointée dans ma direction. Je continue d’avancer.
Un des gardes me voit et se demande bien ce que je peux faire en civil à cet endroit à trois heures de l’après-midi. J’ai la gorge sèche. Je lui montre mon papier de sortie, il opine du chef et… les grilles s’ouvrent !! Pour moi !!! J’avance. Je mets un pied dehors, puis un autre. JE SUIS LIBRE !!!!!
Libre mais pas encore parti. Car un jeudi à 15 heures, aucun bus n’est prévu. Je dois donc faire du stop. Cela ne m’inquiète pas, je me sens léger, léger, léger… Au bout de dix minutes de vaine attente, j’entends les grilles de la base se rouvrir. Ça y est, mon tonton a craqué, il a tout balancé ! Ils ont utilisé du penthotal, ah les vaches ! Je ne me retourne pas. Au pire à la première sommation, je traverse la route et je me précipite dans le bois. J’entends un bruit de moteur. Une voiture s’arrête près de moi, je suis fait !
-Je vous dépose ?
Je baisse la tête, terrorisé. Un adjudant que je ne connais pas me propose de me prendre en stop ! Et si c’était une émule de l’adjudant-chef Chanal, le suspect dans l’affaire des « disparus de Mourmelon » ? Je retrouve mes esprits et j’accepte. Il ne va pas à Toul mais peut me laisser à un carrefour à quelques kilomètres. Je monte, il démarre et je regarde une dernière fois la base aérienne 136 de Toul-Rosières. On n’imagine pas à quel point c’est beau, une base que l’on ne verra plus jamais.
‘On’, c’est un con, comme disait un de mes adjudants.
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Voilà, c’est terminé !! Je crois avoir épuisé mes souvenirs militaires (et réglé tous mes comptes). J’espère que vous avez suivi mes aventures avec autant de plaisir que j’ai eu à les écrire.
La base de Toul est fermée depuis 2004. D’après Wikipédia, « elle accueille périodiquement des évènements de masse, comme des raves ou des rassemblements évangéliques tziganes »… Des chevelus drogués et des romanos occupant la base ! Les anciens gradés ont dû tomber à la renverse en entendant cela ! Jouissif.
Je remercie tous ceux qui ont été fidèles à ce blog et qui ont laissé leurs commentaires. Je n’ai pas toujours été très régulier et je m’en excuse. Ma prochaine étape va être de publier ces textes dans un recueil.
Rompez !
Philippe Lombard




