mercredi 25 mars 2009

This is the end (2)


Je n’ose y croire. Plus qu’une journée à tirer. La parenthèse va se refermer pour toujours. J’ai l’impression de revivre le jour où j’ai eu mon bac. Un sentiment de soulagement inouï. Quand j’y pense, c’est dingue : demain, je me lève à midi et je ne passe pas le balai. Et même, si je veux, je sors le soir ! Fou, non ? Et avant d'aller chez le coiffeur et de me raser, Madame Machin aura eu le temps de traumatiser plusieurs de mes successeurs (ce qui expliquera mon look un peu négligé dans les deux années qui suivront).

Ma fin de service ressemble à une fin d’année scolaire. Mes supérieurs se montrent indulgents à mon égard, la discipline se relâche. Le masque de Madame Machin va-t-il tomber ? Le sergent Chose va-t-il me proposer une partie endiablée de Monopoly ? Va-t-on laisser sonner le téléphone pendant que nous échangerons nos souvenirs de soldats ? Euh… non. N’exagérons rien. Je sais malgré tout qu’ils tiennent à marquer le coup en respectant la tradition du pot d’adieu. On ne va pas rater une occasion de picoler !

En montant à bord du train à la Gare de l’Est le dimanche soir, j’avais donc dans mon sac cinq bouteilles de vin blanc. Une pour chacun, me direz-vous (Madame Machin, adjudant-chef Truc, sergent Chose, sergent Bidule et moi) ? Non, ce serait mentir, les gens de la météo sont relativement sobres. Mais il y a aussi le pot avec les copains ! En arrivant en car à l’entrée de la base, je fus pris d’une angoisse. Pour ma dernière semaine à l’armée, je faisais quelque chose d’illégal… eh oui, car l’alcool est interdit ! Ce n’est pas flagrant quand on a passé quelques mois sur place mais c’est pourtant vrai. Et s’il prenait l’envie aux gardes de fouiller nos bagages ? Je me suis rassuré en me disant qu’au pire je m’en tirerai avec quatre bouteilles en moins. J’ai finalement passé le poste-frontière somalien sans encombre…

La veille de mon départ, je fête donc la quille avec mes potes qui ont, eux, encore un mois à tirer. Ils ne m’en veulent pas de les quitter si tôt mais envient mon statut de « libéraaaaable ! ». Nous évoquons nos souvenirs, nous imitons quelques gradés, nous vidons trois bouteilles, nous ne retenons aucun de nos rots et nous nous couchons à pas d’heure. Autant dire qu’à 5h20 le lendemain matin, j’ai un parpaing en guise de front. Mais qu’importe ! C’est aujourd’hui que je redeviens un civil !

Je suis presque ému en reposant une ultime fois mes crayons de couleur. Presque. Madame Machin m’amuse beaucoup quand, à la fin de mes TIC (les derniers !!!!), elle me demande de nettoyer les barreaux de la rampe d’escalier menant à notre étage. Du style, « tant que je vous ai sous la main ». Je n’ai jamais été très zélé pour les tâches ménagères (à son grand étonnement, d’ailleurs) mais le dernier jour, il en est encore moins question.

-Et si je ne le fais pas, qu’est-ce qui se passe ? je lui demande, avec toute la morgue d’un James Dean de Meurthe-et-Moselle.

Elle ouvre la bouche sans rien dire en haussant les sourcils, puis détourne la tête. Elle n’insiste pas. Yeeeeessssss !!!

Dans la matinée, on me laisse vaquer à mes occupations. Je décide d’aller saluer quelques collègues avant le grand départ. L’un d’eux, Jean-Luc, travaille au secrétariat d’un des lieutenants-colonels de la base (pas le « mien », un autre). Je tombe sur lui dans un couloir, nous discutons quand arrive le lieut-co. Il échange quelques mots d’ordre professionnel avec mon copain puis, ne croulant visiblement pas sous le travail, décide de tailler le bout de gras avec nous. Chouette. C’est lui qui parle. Nous écoutons le sermon sur la montagne avec dévotion. Je ne sais comment nous en sommes arrivés là, mais je me souviens précisément qu’il a tenu à nous faire part de son opinion sur l’inutilité de la philosophie au lycée. « C’est un prof qui va nous apprendre à réfléchir ? Non mais, franchement ! » dit-il, sans rire. Et de préciser fièrement qu’il bâclait ses disserts en trente minutes avant d’aller lire « Paris-Match » à la bibliothèque. Une leçon de vie.

Je me dirige ensuite vers l’infirmerie où officie Frank avec qui j’ai sympathisé. Je le trouve dans le bureau où sont rangés les dossiers médicaux des appelés. Vu la confidentialité des informations, il est interdit à toute personne étrangère au service d’y pénétrer et une grosse ligne rouge sur le pas de la porte est la limite à ne pas franchir. Je le sais et je trouve ça normal. Je reste à l’entrée de la pièce, le dos contre le chambranle et je parle avec Frank. Arrive un de ses collègues, un troufion comme nous qui ne répond pas à mon bonjour et remarque que mon pied droit est au-delà de la ligne.

-On n’a pas le droit de rentrer dans cette pièce, me dit-il en désignant du doigt la frontière écarlate.

Ce type-là a dû passer sa vie antérieure dans un mirador de Berlin-Est et il devait être sacrément bon dans son boulot. Je soutiens son regard de bouledogue et m’apprête à grogner plus fort que lui quand le responsable du service fait son entrée. Il me regarde et se demande si je travaille pour lui, puis réalise que non et m’ignore. Il entreprend mon garde-chiourme, qui en oublie de me faire rétracter mon pied droit. Bien lui en prend car j’aurais eu deux trois trucs à balancer en présence de son chef. Notamment que les appelés de l’infirmerie, si prompts à empêcher l’accès aux dossiers médicaux, ne se gênent pas pour échanger entre eux des infos confidentielles sur les bidasses. Nous avons déjà surpris des conversations éloquentes à la cantine qui relèveraient du conseil de discipline. Passons.

Il est 11h40, il ne va pas falloir que je traîne. Je retourne à la météo où je soupçonne que mes supérieurs m’attendent de pied ferme, un verre à la main. Mais une fois sur place, je constate que mon pot d’adieu n’est pas leur préoccupation première. Le sergent Chose est absent, l’adjudant-chef Truc lit son journal et Madame Machin range des dossiers. Je propose timidement que l’on boive un p’tit coup maintenant. Ils relèvent la tête, je lis dans leurs yeux « ah oui, c’est vrai ! ». Eh, si ça vous embête, vous me le dites ! Bon gré mal gré, ils se lèvent et nous nous dirigeons vers la salle de télé. J’ouvre une bouteille et remplis généreusement les verres. Madame Machin va juste tremper ses lèvres, l’adjudant-chef Truc finira son godet par réflexe. Je sens bien qu’ils sont là par tradition et non par enthousiasme. Un silence gêné s’installe. Puis, ma supérieure se met à me poser des questions sur mes projets. Trois heures et vingt minutes avant mon départ, elle semble découvrir que je ne suis pas qu’un technicien de surface chargé de passer la serpillière. J’aurais aimé lui répondre que j’allais enfin débuter ma vie professionnelle après neuf mois de perdu à faire du coloriage et à l’écouter me parler de ses enfants. Mais je m’abstiens. Après dix minutes de néant, je range les bouteilles et je pars prendre mon dernier déjeuner gastronomique : carottes râpées, steak haché, flageolets, banane. Gloups !

Toujours aussi cool, l’adjudant-chef Truc m’annonce à mon retour que je peux partir plus tôt, disons vers 15h. Je l’aime, lui ! L’œil vissé sur la pendule, je ne peux m’empêcher de regarder une dernière fois la salle de la météo non sans émotion. Je revis quelques moments : l’organisation de la séance de diapos pour le général, ma prise de bec avec l’adjudant-chef Gling-gling, la formation du nouvel appelé, le sketch de la tache au sol que je n’avais pas vue… ah, toute une époque ! Je vois une dernière fois le tiroir où le sergent Bidule cachait ses bouteilles de calva. J’ai presque envie d’emporter mes crayons de couleur avec moi. Je résiste.

Vers 14h45, n’y tenant plus, je me lève et pars me changer dans la salle de repos. L’idée de prendre l’escalier du bâtiment puis de traverser la base en jean, baskets et blouson, me remplit de joie. Je suis un Hell’s Angel dans une communauté de Mormons. Je salue Madame Machin puis l’adjudant-chef Truc, ils me souhaitent bon courage pour l’avenir, je ne sais que leur dire en retour... Je quitte le bâtiment, comme ivre. Je marche d’un pas vif, il fait beau. Tout cela va se finir… Je suis pris d’une angoisse : et si les services secrets de l’armée avaient enquêter sur mon dossier de libération anticipée ? Et s’ils avaient fait subir un interrogatoire au troisième degré à mon oncle et qu’il ait avoué que ce contrat de serveur dans son restaurant était bidon ? J’accélère le pas, le regard baissé, le souffle court. Au bout de dix minutes, je lève un œil au loin : la porte principale m’apparaît à moins de cent mètres. Pas de comité de réception à signaler, pas de mitrailleuse montée sur des sacs de sable pointée dans ma direction. Je continue d’avancer.

Un des gardes me voit et se demande bien ce que je peux faire en civil à cet endroit à trois heures de l’après-midi. J’ai la gorge sèche. Je lui montre mon papier de sortie, il opine du chef et… les grilles s’ouvrent !! Pour moi !!! J’avance. Je mets un pied dehors, puis un autre. JE SUIS LIBRE !!!!!

Libre mais pas encore parti. Car un jeudi à 15 heures, aucun bus n’est prévu. Je dois donc faire du stop. Cela ne m’inquiète pas, je me sens léger, léger, léger… Au bout de dix minutes de vaine attente, j’entends les grilles de la base se rouvrir. Ça y est, mon tonton a craqué, il a tout balancé ! Ils ont utilisé du penthotal, ah les vaches ! Je ne me retourne pas. Au pire à la première sommation, je traverse la route et je me précipite dans le bois. J’entends un bruit de moteur. Une voiture s’arrête près de moi, je suis fait !

-Je vous dépose ?

Je baisse la tête, terrorisé. Un adjudant que je ne connais pas me propose de me prendre en stop ! Et si c’était une émule de l’adjudant-chef Chanal, le suspect dans l’affaire des « disparus de Mourmelon » ? Je retrouve mes esprits et j’accepte. Il ne va pas à Toul mais peut me laisser à un carrefour à quelques kilomètres. Je monte, il démarre et je regarde une dernière fois la base aérienne 136 de Toul-Rosières. On n’imagine pas à quel point c’est beau, une base que l’on ne verra plus jamais.

‘On’, c’est un con, comme disait un de mes adjudants.

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Voilà, c’est terminé !! Je crois avoir épuisé mes souvenirs militaires (et réglé tous mes comptes). J’espère que vous avez suivi mes aventures avec autant de plaisir que j’ai eu à les écrire.

La base de Toul est fermée depuis 2004. D’après Wikipédia, « elle accueille périodiquement des évènements de masse, comme des raves ou des rassemblements évangéliques tziganes »… Des chevelus drogués et des romanos occupant la base ! Les anciens gradés ont dû tomber à la renverse en entendant cela ! Jouissif.

Je remercie tous ceux qui ont été fidèles à ce blog et qui ont laissé leurs commentaires. Je n’ai pas toujours été très régulier et je m’en excuse. Ma prochaine étape va être de publier ces textes dans un recueil.

Rompez !

Philippe Lombard

dimanche 8 février 2009

"This is the end…" (1)


L’émotion est grande : j’entre dans un bureau pour récupérer mon autorisation de sortie définitive. Définitive, j’aime ce mot. Dans deux jours, je quitterai la base de Toul-Rosières après neuf mois de service actif (neuf au lieu de dix car je pars avec un mois d’avance) dont huit consacrés à la météo (enfin, disons quatre puisque étant en 5-9, je n’étais là que la moitié du temps)… Qui a dit « planqué » ?

Le gradé moustachu me donne un « extrait de l’état des services » où il est indiqué que l’aviateur 1ère classe Lombard est « libéré de ses obligations légales d’activité, placé en permission libérable par son commandant d’unité le 30.08.96, rayé des contrôles de la base aérienne 136 de Toul et de l’armée de l’air le 01.10.96. » Yes ! Ça a marché ! Je suis « libéré » et « rayé » ! Rajoutez « éliminé », « renvoyé », « éjecté » ou même « banni » si ça vous chante.

On me délivre un « Certificat de pratique professionnelle » qui énumère mes diverses activités et mes compétences (déjà évoquées ici), au cas où j’aurais une irrépressible envie de travailler à Météo-France ou d’être prof de dessin dans une maternelle. Ou taste-vin, peut-être, mais ça, le certificat n’en fait pas mention.

J’ai aussi droit à un « Certificat de bonne conduite ». Ça, c’est la classe ! À rendre jaloux mes copains P4 qui n’ont pas goûté aux joies de la chose militaire. Un truc à faire tomber accidentellement d’un dossier pendant un entretien d’embauche puis, une fois la situation de rêve obtenue, à encadrer dans l’entrée de son appartement pour impressionner les invités.

Enfin, je reçois une petite brochure sobrement intitulée « Notice particulière du réserviste de l’armée de l’air ». Une merveille. Un bonbon au miel. Un guide de savoir-vivre, en quelque sorte, pour les anciens troufions qui, si je comprends bien ce qui est écrit, ne couperont jamais les ponts avec l’armée. Comme dans la mafia ou le Ku Klux Klan. Cela commence par un avant-propos informatif plutôt plaisant :

« Vous venez de quitter l’armée de l’air, soit à l’issue de votre service militaire actif, soit après un engagement de courte durée. »

Oui, c’est ça. So long, guys ! Puis, sans crier gare, la notice pète les plombs et tout est écrit en majuscules :

« VOUS FAITES MAINTENANT PARTIE DE LA RÉSERVE ET DEVEZ CONNAITRE LES OBLIGATIONS AUXQUELLES VOUS ASTREINT LA LOI, AINSI QUE LES RÉGLEMENTS AUXQUELS VOUS SEREZ SOUMIS. »

Eh, si je veux, d’abord ! On croirait lire une affiche vichyste, ça donne envie de rejoindre le maquis…

« VOUS DEVEZ CONNAITRE ÉGALEMENT LES POSSIBILITÉS QUI VOUS SONT OFFERTES SI VOUS DÉSIREZ MAINTENIR DES CONTACTS AVEC L’ARMÉE DE L’AIR. »

Ah ah ah ah ah ! Vous m’avez bien eu, là ! Sacrés farceurs ! Vous êtes pas les derniers pour la déconnade ! Bon, je continue à « picorer »…

« En quittant le service actif, vous avez fait une déclaration de domicile. LA LOI VOUS IMPOSE DE SIGNALER PAR LA SUITE TOUS VOS CHANGEMENTS DE DOMICILE ET DE RÉSIDENCE. (…) De même, TOUT CHANGEMENT DANS VOTRE SITUATION FAMILIALE OU PROFESSIONNELLE DOIT ÊTRE SIGNALÉ à l’aide de la carte de liaison jointe au MÉMENTO DU RÉSERVISTE. »

Et quand je pars en week-end, je laisse un numéro d’urgence ? Et le jour où je me marie, je dois inviter le lieutenant-colonel à la noce ou juste au vin d’honneur ?

« Si vous voulez conserver un contact avec votre arme et avec des anciens, vous pouvez participer à de nombreuses activités « indirectes », strictement volontaires. »

Ah oui, comme quoi ?

« Votre inscription dans un Centre Air de Perfectionnement et d’Information des Réserves et le suivi des activités proposées par celui-ci vous permettront de concourir pour l’avancement dans la réserve et pour l’obtention de récompenses diverses (Témoignages de satisfaction, Médaille des Services Militaires Volontaires). »

Hmm, c’est bon ça, coco, continue…

« Le CAPIR vous permettra également de vous tenir au courant du développement, de l’activité et du fonctionnement de l’Armée de l’Air et aussi d’élargir vos connaissances sur tout le système de Défense de la France. Hormis cette information, et si vous avez l’esprit curieux… »

Quoi, comment ? « si vous avez l’esprit curieux » ? Mais c’est qu’on est facétieux ! C’est connu, dans l’armée, on est ouvert et on encourage la curiosité. Je m’en suis bien rendu compte tout au long de l’année (et surtout pendant les classes, le fameux « Mais… pourquoi ? Parce que !!! »).

« Hormis cette information, et si vous avez l’esprit curieux », donc, « les Associations des réservistes de l’Armée de l’Air en liaison avec les CAPIR vous donneront la possibilité de participer à des visites d’établissements relevant de la Défense Nationale… »

Ah, retourner à Toul en simple visiteur ne manquerait pas de sel. Mais je doute qu’une base située au milieu de nulle part figure au programme des excursions.

« … et d’assister à des conférences de haut niveau sur tous les grands problèmes de notre temps. »

Des médailles, des visites, des conférences… C’est drôle qu’on n’ait pas eu droit à tout ça pendant le service. « Oui, c’est vrai, on vous a bien pourri une année de votre vie mais qu’est-ce que vous vous voulez, c’était les ordres ! Promis, si vous revenez plus tard, on vous bichonnera ! » Pas très commerçant, tout ça…

Enfin, au chapitre « Renseignements divers », je trouve la sous-rubrique « Documents à détenir » :

« VOUS DEVEZ TOUJOURS DÉTENIR :
-la carte du Service National
-le Mémento du Réserviste
-un fascicule de mobilisation
»

Je suis dubitatif mais en me reportant au dit « fascicule de mobilisation » (un document format carte postale), je lis avec stupéfaction : « Tout homme qui se déplace doit emporter avec lui le présent fascicule. » Et si je descends chercher le courrier, ça compte ?

Donc, en résumé :

-Je quitte l’armée mais j’y suis encore.
-Quoique je fasse, où que j’aille, j’en avertis l’armée.
-Si je suis pris de nostalgie, l’armée s’occupe de tout.
-Je dois avoir constamment sur moi les preuves de mon passé militaire.

La version psychanalytique en serait :

-Je quitte la maison familiale mais je resterai toujours le fils à ma maman.
-Avant de partir en vacances ou de sortir avec une fille, j’appelle maman.
-Si je suis tristoune, maman me fera un rôti de porc aux flageolets.
-Je dois avoir constamment sur moi une photo de ma maman.

Et je m’émancipe quand, moi ?

mardi 3 février 2009

L’Ancien et le Nouveau


1er août 1996. J’entame mon dernier mois à la base aérienne 136 de Toul-Rosières. Mon dossier de demande de libération anticipée a été accepté. À partir du 1er septembre, je serai serveur dans un restaurant… sauf que le restaurant est tenu par mon tonton Robert et que je n’y mettrai les pieds que pour un anniversaire ou le réveillon de Noël ! L’adjudant-chef Truc m’a indiqué la marche à suivre et tout a fonctionné comme sur des roulettes. Il m’a cependant précisé de ne pas mettre au courant ses collègues, très à cheval sur le règlement. Je joue donc la comédie. Et je sens bien qu’ils sont déçus. Après leur avoir parlé de mes projets journalistiques, je ne suis que serveur. Un stage dans un grand quotidien ou une place à « Paris-Match » auraient permis au service météo de connaître les retombées de ma gloire soudaine. On est toujours fier du p’tit gars du pays qui réussit.

Mais ils ont tenu à faire un geste avant mon départ. Tout contents, ils m’annoncent fièrement que je passe 1ère classe à compter de ce jour. 1ère classe ! Même pas un grade, non, une « distinction » que tout le monde reçoit au bout de 2 ou 3 mois… et que j’obtiens au 9ème. Quelle humiliation ! Le cinéaste qui se voit décerner « le grand prix de la présence » pour s’être tapé tous les films du festival de Cannes. Maigre consolation, je vais toucher 110 francs de plus. À peu près ce que me coûteront les bouteilles pour mon pot de départ obligatoire à la météo. Des pervers, je vous dis, des pervers !

Je ne suis pas au bout de mes surprises puisqu’on me présente mon remplaçant, un appelé fraîchement arrivé que je dois former. Oui, oui, « former » ! Alors là tu vois, mon gars, faut faire super gaffe de ne pas dépasser quand tu colories en bleu les courants froids. Quand tu photocopies les cartes météo du matin, vérifie bien que des petits malins n’ont pas dessiné des phallus au verso. Une fois que tu as accroché les cartes au mur, tu prends ton café et tes croissants dans la pièce à côté en regardant la télé. Vers 8h30, tu passes le balai et la serpillière… Voilà, je crois que je n’ai rien oublié… Ah si, « Les Mystères de l’Ouest », c’est à 14h30 ! Et au fait, on t’a dit que tu ne venais qu’une semaine sur deux ? Non ? Ben voilà qui est fait !

Le gars n’en revient pas. Ah c’est sûr, s’il espérait rendre des services à son pays, il court à une déception. En allant déjeuner à la cantine, je lui fais part de la face B : les obsessions de Madame Machin, la nonchalance de l’adjudant-chef Truc, la rigidité du sergent Chose et l’érotomanie du sergent Bidule. Nous sympathisons et très vite, nous décidons de nous partager le travail. Pas les coloriages, bien sûr, mais en cette période estivale, je remplace l’appelé chargé du courrier. Matin et après-midi, il faut aller chercher un sac au bureau postal et le ramener au service administratif du bâtiment. Michel, c’est son prénom, est d’accord pour commencer dès maintenant. De retour à la météo, je vaque à mes occupations lorsque Mme Machin m’interpelle avec sa voix de déesse de l’amour :

-Et alooors ? Z’oubliez pas d’aller chercher le courrier ?
-C’est Michel qui s’en occupe, dis-je sans relever la tête, trop concentré à écrire une lettre à ma dulcinée.
-Mais vous le prenez pour qui ? C’est pas votre larbin !!! hurle-t-elle comme si elle voulait absolument me fourguer son stock de cabillaud.

Trop c’est trop ! Désolé, chérie, mais je reprendrai ma phrase plus tard, l’affaire est trop grave. Je hausse la voix et explique à Mme Machin qu’effectivement, Michel n’est pas mon larbin et que nous avons décidé d’un commun accord de nous partager les corvées. « C’est pas votre larbin !!! » Cette phrase va me hanter et m’agacer des jours durant. De sa part, c’est énorme ! Comme un négrier qui me lirait la Déclaration des Droits de l’Homme. Mon ton la remet à sa place et elle comprend qu’elle est allée trop loin. Mais comme elle ne sait pas s’arrêter, elle se dirige vers l’adjudant-chef Truc qui n’en demandait pas tant.

-Ah ouais, parce que les anciens souvent, ils profitent bien des nouveaux, ah, ah ! dit-elle sans me regarder. Ils leur font croire ce qu’ils veulent, tu penses !

Il faut dire qu’arriérés comme ils sont, les « nouveaux », nous les « anciens », on aurait tort de se priver de les humilier. C’est si jouissif. « Va donc voir là-bas si j’y suis ! », « OK ! » ; « C’est ta semaine de serpillière », « Ah d’accord » ; « Donne-moi ta purée ! », « Tiens ! ». Je découvre donc deux nouvelles sous-catégories dans lesquelles sont répartis les appelés : les anciens et les nouveaux. Autrement dit, les cyniques et les simplets, les loups et les agneaux… Je ne saurais dire à quel moment de mon service, je suis passé d’un état à l’autre. Une fois que j’ai eu saisi toutes les subtilités de la psychologie militaire ? Non, je serai devenu « ancien » au bout d’une heure, ce n’est pas ça. Ou bien cette transformation s’opère-t-elle quand un appelé vient pour vous remplacer ? Traumatisé d’être ainsi jeté comme une vieille chaussette, vous vous vengez sur lui.

Exaspéré par la remarque de ma chef, je me console en pensant que demain, c’est vendredi ! Il existe deux horaires de départ, l’un à 15h30, l’autre à 16h15. On me laisse souvent partir au premier. Cette fois, nous sommes deux et, quota de places oblige, nous ne pouvons partir à la même heure. Nous discutons et Michel, qui habite plus près, est d’accord pour me laisser partir avant lui. Cool, je te revaudrai ça. C’était compter, bien sûr, sans l’interventionnisme de ma hiérarchie. Quand ils apprennent la nature de notre accord, Madame Machin, le sergent Chose et même l’adjudant-chef Truc me tombent dessus et le sketch de l’ancien et du nouveau recommence.

-C’est pas parce que c’est un nouveau qu’il faut l’arnaquer, hein ! Tu lui as dit quoi, que c’était le règlement, c’est ça ? Ah c’est toujours comme ça, les anciens, ils pressent les nouveaux comme des citrons, etc.

Une arme, vite ! Un crayon de couleur dans l’œil, ça fait mal ? Dans l’état de nerfs dans lequel je me trouve, j’ai envie de hurler. Mais à coup sûr, je ferais éclater les bouteilles de Pernod et c’est à moi que reviendrait la tâche de tout nettoyer. Ne rien dire, se retenir, éviter de croiser le regard triomphant de Madame Machin, et d’apercevoir le rictus en coin du sergent Chose. Michel part donc avant moi et je reste quarante minutes face à mes bourreaux.

Dur, très dur…

mardi 27 janvier 2009

Libéraaaaable !!!



Ça y est, cette fois c’est la guerre ! Les hostilités ont commencé. Et il ne s’agit pas d’un conflit pépère avec des types casqués qui doivent prendre d’assaut une colline. Non, là on est dans la frappe nucléaire. L’apocalypse maintenant. Tout le monde va être soufflé et réduit en miettes, comme dans le cauchemar de Sarah Connor dans « Terminator 2 ». Et moi dans tout ça ? Eh bien, il semble que je suis le seul survivant. Tranquillement assis dans le bunker souterrain situé près de la piste d’aviation de la base de Toul, je réalise que je suis l’avenir de l’Humanité. Dans trois mois, amaigri, je sortirai. Je remettrai en marche une vieille moto et je parcourrai ce qui reste du pays, un bandeau « Peace » autour de la tête et deux fusils croisés dans le dos. Cool.

Le bruit de la poignée de la porte du bunker me fait sursauter. Qui va là ? Deux options s’offrent à moi : des ennemis en combinaisons antiradiations mitraillettes au poing ou des mutants, fruits de l’accouplement de survivants zombifiés avec des chèvres atomisées.

-Bon, je vous remplace !

Ah ben non, tiens ! C’est la sergent-chef Choubidou, la gradée sympa responsable du service administratif du bâtiment. L’air frais qui pénètre dans cette pièce bétonnée tout en longueur qui ressemble à un bus sans fenêtres, me rappelle pourquoi je suis ici : nous sommes en plein exercice de simulation d’attaque nucléaire. Je ne suis pas statisticien mais les probabilités qu’une bombe nous tombe sur le caillou me semblent peu nombreuses. Cela dit, je ne saurais trop conseiller à nos ennemis d’atomiser les bases militaires françaises à l’heure de l’apéro, ce qui laisse trois possibilités (9h, 11h30, 15h) et assure l’élimination de la totalité des sous-officiers et des officiers qui refuseront d’écourter leur dégustation de Ricard au moindre déclenchement de sirène.

La sergent-chef Choubidou s’installe et sort un tricot ! Quitte à rester ici une heure, autant faire quelque chose d’utile, c’est vrai. Pour ma part, j’ai tenté de faire un bilan de mon service militaire qui va s’achever dans un mois. On disait autrefois qu’on devenait un homme après être passé sous les drapeaux. Mais ayant été exempté de la marche au pas et ayant raté la cible lors de la séance de tir, je ne sais si ce but a finalement été atteint. On dit aussi que le service permet d’apprendre des choses, voire un métier. Si colorier en rouge et en bleu des cartes météo est une profession, alors je peux me lancer dans la carrière ! Sinon, lire et écrire, régler son réveil, se laver les dents, ouvrir une porte, s’asseoir sur une chaise et boire du vin blanc, je savais déjà.

Mais moi, suis-je différent ? Un déclic s’est-il opéré dans ma tête ? Y aura-t-il un « avant » et un « après » ? J’ai le souvenir, au tout début de mon affectation, d’avoir proposé au sergent Chose de faire du café. « Oui, mais vous remettez votre pull ! » m’avait-il dit, révulsé par la présence de mon pull réglementaire sur les épaules. Grunge ! J’avais obtempéré, pas fier, avant de réaliser avec soulagement que j’avais encore des réflexes de type normal. Plus tard, en croisant le lieutenant-colonel dans l’escalier, je le gratifiai d’un « B’jour ! » tandis que le bidasse à mes côtés se fendait d’un « Mes devoirs ! » (qui n’est en fait à adresser qu’aux généraux). Alors que mes obligations militaires se terminent, je constate que j’ai toujours gardé cette ligne de conduite. Pas de déférence, pas de soumission, pas d’obséquiosité. Libre comme le vent, la tête haute.

Cependant, je dois bien avouer que mon comportement a parfois été influencé, non pas par les gradés mais par d’autres appelés. Avec deux camarades (du même milieu que moi, la mixité sociale chère à nos gradés n’est qu’un doux rêve), nous nous sommes souvent amusés à imiter nos congénères. Les plus « pittoresques », bien sûr, ceux dont la psychologie est inscrite sur le visage, ceux qui parlent fort et mal. Du haut de notre piédestal, nous les observons avec malice et reproduisons entre nous leurs expressions et attitudes. Notre mot préféré est celui prononcé par les appelés ayant pratiquement terminé leur service, les « libérables ». Pour partager leur joie d’être bientôt démobilisé, ils hurlent dans les allées de la base « Libérable ! ». Mais ce cri vient de l’intérieur, il part des tripes sans passer par le cœur (ni d’ailleurs le cerveau) et se transforme en un rauque « …aaaable !! ». Dans les dernières semaines, nous avons bien entendu utilisé nous aussi ce cri de ralliement en nous rencontrant chaque jour.

En regagnant notre bâtiment, nous prenons de grosses voix, nous jurons, nous chantons des chansons à boire, nous rotons haut et fort… Mais un jour, nous réalisons qu’à force d’imitation, de second degré et de caricature, il est difficile pour les nouveaux arrivants de nous dissocier de ceux que nous singeons. Nous nous reprenons à temps. L’armée n’aura pas fait de nous des hommes, c’est entendu, mais elle ne nous aura pas non plus complètement abrutis. Non mais sans blague !

mercredi 31 décembre 2008

Home, Sweet Home


Le soir, après la fermeture du Foyer vers 20h, je regagne mon bâtiment. Je grimpe trois marches, je pousse une double porte et me voilà dans un long couloir jaune pipi éclairé au néon. L’architecte devait concevoir les bâtiments administratifs de la RDA avant de passer à l’Ouest. À ma gauche, le bureau du gradé (un caporal-chef ou un sergent, différent chaque semaine) chargé de nous encadrer. Ses missions : répartir les TIC (Travaux d’Intérêt Collectif) du jour et éteindre les lumières à 23h. Pas trop stressant, quoi.

Lorsque je passe devant sa vitre (un vrai petit guichet de gare), il m’alpague toujours avec un « Hep, vous là ! V’nez donc vous inscrire pour les TIC de d’main. Il me manque justement quelqu’un pour les toilettes ! » Je m’approche alors de l’insolent, aussi sûr de moi que peut l’être Belmondo quand il s’apprête à balancer une réplique d’Audiard.

-Désolé, mais je travaille à la météo, dis-je sans en dire plus, histoire de l’appâter gentiment.
-Et aloooors ? Vous vous croyez privilégié ?

Il mord à l’hameçon. Il s’imagine avoir affaire à une forte tête qu’il va pouvoir mater. Je sors alors ma botte secrète.

-Non, mais je commence à 6h et je dois partir du bâtiment à 5h45.

Mes collègues se lèvent à 7h et doivent lessiver les couloirs, les chambres ou les sanitaires entre 7h15 et 7h30. Je ne peux donc pas participer à cette grande croisade de la propreté, étant déjà au turbin depuis plus d’une heure. Imparable. Le gradé bafouille deux ou trois mots de repentir et je repars comme un prince.

Juste après son bureau se trouve la salle de télé. Haut-lieu de la culture troufionne et seule alternative proposée dans le bâtiment aux concours de pets ou de bras de fer dans les chambres. Certains s’y précipitent dès leur arrivée le dimanche soir pour ne pas rater le ciné-club de M6 (cycle « porno soft italien »), d’autres n’y pénètrent que pour regarder les matchs de foot. Personnellement, je ne m’y montre que pour les soirées cinéma.

Un soir, je parviens à imposer « On a retrouvé la 7e Compagnie » à une trentaine de gars pas très convaincus. Mais mon enthousiasme les amuse et tout le monde accepte de suivre les aventures du sergent-chef Chaudard. Un de mes arguments les plus percutants a été de souligner le caractère cathartique de ce film. Cette mise en abîme de l’armée française devrait nous permettre de nous libérer de nos démons, de relativiser la gravité de notre situation en soulignant par le rire son absurdité. Bref, j’en mets une couche, convaincu qu’ils me seront à jamais reconnaissants de leur avoir donné une bonne dose d’oxygène. Le générique commence et toute la diffusion est marquée par un silence de mort. Pas un rire. Au fur et à mesure, les spectateurs quittent la salle et j’ai l’impression d’entendre tourner la meule sur laquelle ils aiguisent leurs couteaux. De trente, nous passerons à six en fin de film. Je renoncerai à partir de là à jouer les programmateurs.

Le public est de toute façon rarement aussi nombreux. Certains soirs, nous ne sommes qu’une poignée à nous cultiver devant le poste. Ce qui n’empêche pas certains appelés d’aller et venir. Au début de « Lacenaire », Daniel Auteuil se fait guillotiner. Un cinéphile éclairé se fend alors de ce commentaire enthousiaste :

-Comment il s’est fait couper sa sale tête de rat !!!

Il repart fumer une clope et discuter le bout de gras dehors avant de revenir vingt minutes plus tard. Le film étant construit en flash-backs, Auteuil refait régulièrement son apparition, ce qui a le don de surprendre notre critique.

-Mais il est pas mort, lui ? etc.

Un peu plus loin dans le couloir sur la droite se trouve ma chambre. Oh, ce n’est pas une chambrette dont je serai le seul occupant et qui refléterait mes goûts et ma personnalité. Non, c’est une pièce avec quatre lits et donc trois colocataires. Je suis plutôt bien tombé, j’aurais pu partager mon logis avec des mélomanes sourds (assez nombreux) ou des fumeurs invétérés (et pas que de tabac). Nous n’avons pas mélangé nos sangs ni fait des serments d’amitié éternelle mais nous nous entendons bien.

Lorsque je me prépare tôt le matin, j’essaie de ne pas les réveiller. Un peu jaloux de mon 5-9 et plutôt taquins, ils ont réussi à me faire croire qu’il fallait que je plie mes draps chaque matin car le gradé inspecte chaque chambre. Ce n’est qu’à moitié faux car si les draps restent sur le lit, il faut procéder ainsi : plier la couverture et la placer en bout de lit, puis rouler les deux draps et les mettre en croix. Et malheur à celui qui les met en rond ou en carré ! Pour éviter ce petit exercice, il suffit (et il est autorisé) de ranger tout ça dans son armoire (en boule, de préférence) ! Après quelques semaines à rouler les draps à 5h30 du matin dans la petite salle d’eau de notre chambre, je réaliserai qu’ils m’ont bien eu. Mais c’est de bonne guerre.

Je quitte donc le bâtiment à 5h45 et je pousse la double porte que je tente de refermer tant bien que mal de l’extérieur. Une fois, une seule, j’obligerai le sous-officier de garde à se réveiller pour m’ouvrir. Il m’avait prévenu la veille qu’il fermerait la porte du bâtiment. Je lui avais donc expliqué que je travaillais à la météo et que je partais tôt.

-Je vous ouvrirai, me répond-il avec motivation.
-Mais… je vais vous réveiller. Il sera 5h45.
-Pas de problème !
-Ah… bon ! À demain matin, alors ?
- À demain matin !

Et à l’aube, mon groom robotisé se lève, m’ouvre la porte et la referme. Je pars en direction de la météo, l’air est plus que frais. Je suis songeur. Il y en a qui aiment être là. Impressionnant.

mercredi 24 décembre 2008

Le chauffeur, l'escroc et le colonel


On aura compris à la description de mon stage de coloriage une semaine sur deux que tous les appelés ne sont pas logés à la même enseigne. Prenez le chauffeur du lieutenant-colonel, par exemple. Bonne place, me direz-vous, et prestigieuse avec ça. Conduire un des dieux de l’Olympe, mazette, ça n’est pas donné à tout le monde. Mais c’est un peu comme envier l’assistant personnel de Madonna. Derrière les paillettes et le luxe se cachent les caprices, les crises de nerfs, les menaces de renvoi, etc. Le lieutenant-colonel est certes moins sexy (quoique…) mais tout aussi ingérable. Il est le centre de son monde, le nombril de sa propre absurdité, l’univers doit être à son service, il commande au cosmos. Un matin, comme chaque jour, l’appelé véhiculé se rend au domicile nancéen de son supérieur pour l’emmener ensuite à la base. Sur le chemin, un accident grave bloque la circulation, on dépêche l’hélicoptère des urgences. De ce fait, il arrive avec une demi-heure de retard chez le lieut’co. Intolérable, tout simplement intolérable. Les explications du bidasse lui passent au-dessus, il n’a que faire des contingences matérielles, il est même choqué par tant de vulgarité. Si sa Majesté a ordonné qu’on vienne la chercher à 8h, il faut venir la chercher à 8h. C’est aussi simple que cela. Le maharadjah de Gopal aurait donné à l’insolent la bastonnade, le lieut’co, lui, se contente de lui infliger une sanction disciplinaire. Et là, l’appelé n’a plus que ses yeux pour pleurer. Il n’y a ici ni prud’hommes, ni syndicats, ni pétitions.

Cette histoire fera le tour du bâtiment et nous révoltera par son injustice. Je suis d’autant plus surpris par l’attitude du lieutenant-colonel que j’ai déjà vu ce géant se faire tout petit devant mon collègue de la météo, l’aviateur Lembrouille. Avant que mon 5-9 ne soit opérationnel, j’ai passé plusieurs semaines avec lui. Un gars sympathique qui, d’emblée, se présente comme un pilote d’avion travaillant pour une compagnie africaine. Je suis un peu surpris, moi qui n’ai que mon permis voiture mais son assurance et même son charme me convainquent. Quand il me montre dans un magazine une publicité avec une mannequin qu’il me dit s’être « tapée », je le crois déjà moins… Et quand il réussit à vendre des actions d’une société off-shore à un appelé du bâtiment, qui prend des airs d’affranchis, je crois avoir cerné le bonhomme. L’adjudant-chef Truc me raconta, mi-amusé mi-consterné, comment lui-même se fit baratiner par ce fils spirituel de Stavisky et de Bernard Tapie, à qui il présenta son frère, patron d’une petite entreprise de la région, dans le but de conclure un « deal ». À la fin du dîner d’affaires, le frangin qualifia l’aviateur Lembrouille de rigolo et ils en restèrent là.

Cela ne découragea pas notre businessman en herbe qui alla jusqu’à démarcher le lieutenant-colonel ! Je ne me souviens plus de la nature de la proposition, toujours est-il que ce haut gradé réfléchissait déjà au nom de code qu’il donnerait à son compte bancaire suisse. Il téléphona un jour à l’adjudant-chef pour savoir si l’aviateur Lembrouille serait disponible le lendemain à 14h pour venir le voir dans son bureau. Oui, oui, « disponible » ! L’adjudant-chef n’en revint pas.

-Mais bien sûr !
-… Vous pensez qu’il pourra se libérer ? demanda-t-il du bout des lèvres, comme s’il appelait le père de la fille qu’il voulait inviter au bal de fin d’année.
-Je vous l’affirme, il sera là demain à 14h ! répondit-il avec l’envie de conclure « avec mon pied au cul, il ira, non mais sans blague ! »

Dieu s’excuse de demander pardon à Moïse mais s’il pouvait accepter de recevoir les dix commandements et de les lire quand il aurait cinq minutes, eh ben ça serait sympa. Eunebelivébeule. Un officier tremblant devant un appelé, j’aurais vu ça avant la fin de mon service. Aucun deal ne fut bien sûr passé avec le lieut’co mais l’aviateur Lembrouille agita la carotte suffisamment longtemps pour passer tranquillement la fin de son temps. Il avait très bien compris comment tout cela marchait et profitait à fond du système.

Et il avait bien raison.

dimanche 30 novembre 2008

Champion du monde !


Aujourd’hui n’est pas coutume : je dois nettoyer les sanitaires de l’étage. La météo s’est entendue avec les pompiers : je fais le sol et ils s’occupent des WC et des douches. Visiblement, la négociation est le point faible des soldats du feu… Bref, j’arrive avec mon seau et ma serpillière et mon regard croise celui de l’appelé chargé de la « corvée de chiottes ». Je ne lis pas que de l’amour dans ses yeux et je sens bien qu’il me considère comme responsable de son malheur. Je n’insiste pas et me consacre à ma tache. Un gradé, appartenant à un service voisin, entre en tenue de sport. Il va certainement prendre une douche après l’effort. Marchant sans aucune gêne sur le sol que je suis en train de nettoyer, il s’adresse à moi sur un ton particulièrement méprisant, en passant à ma hauteur sans même me regarder :

-Quand vous aurez fini, vous ne jetterez pas l’eau sale dans le lavabo mais dans les toilettes, compris ?

L’aspect pédagogique de cette remarque vous aura sans doute échappé, mais elle s’inscrit dans le cadre d’un vaste programme, cher à l’armée française, intitulé « Enseignement aux Appelés du Contingent des Bases Elémentaires du Comportement Sociétal », le fameux EACBECS, ou plus communément « On va vous apprendre la vie, bande de péquenots ! ». Ainsi donc, après « On frappe avant d’entrer » (n°7), « On marche en mettant un pied devant l’autre » (n°12), « Le feu ça brûle » (n°23) et « Le savon ça pique les yeux » (n°31), voici la leçon n°45 : « On ne jette pas l’eau sale dans le lavabo commun mais dans la cuvette des toilettes ». Je me coucherai moins bête ce soir…

Je termine mes travaux de nettoyage, je paresse une bonne partie de la matinée, puis je pars déjeuner avec mes semblables. Un message au haut-parleur nous apprend que le titre du film projeté ce soir (une séance est en effet organisée chaque mercredi, ce qui nous change de la salle télé) : « Le Champion ». Tout le monde se regarde avec des yeux ronds. « Le Champion » ? J’ai bien en tête un drame sportif avec Kirk Douglas datant des années quarante, mais je doute qu’il s’agisse de ce film. Les derniers projetés étaient « La vengeance d’une blonde » et « Pulp Fiction », on ne peut pas vraiment parler de ciné-club.

L’après-midi se passe et je prends plaisir à me triturer les méninges pour identifier cette œuvre qui pourrait s’avérer être un chef-d’œuvre méconnu. Et pourquoi pas ? Le soir, au Foyer, la rumeur s’est répandue : il s’agit d’un film avec Sylvester Stallone qui se passe dans le milieu du cyclisme… Et pourquoi pas Schwarzenegger jouant au bridge ou Chuck Norris champion de pelote basque ? Je connais assez bien le cinéma et je sais pertinemment que ‘Sly’ n’a jamais monté de cols avec un maillot estampillé « Carrefour ».

En attendant, nous jouons au billard et je lance un pari : je place une boule sur le rebord de la table, au-dessus de deux autres qui sont, elles, sur le tapis vert. Et je propose d’atteindre celle du haut sans toucher celles du bas. Un truc que j’ai pris d’un épisode d’« Amicalement Vôtre » : il faut donner un coup fort avec la queue sur le sol pour que la boule tombe sous l’effet de la vibration et se fasse toucher sans problème. Je lance une boule et je décide de varier en heurtant la table plutôt que le sol. Le coup est rude et bruyant… au point que TOUT le Foyer s’arrête. On me regarde, abasourdi. Et ma boule, bien sûr, n’a pas bougé d’un centimètre. Un des appelés martiniquais vient me voir, mécontent :

-T’arrêtes tes conneries, on va encore dire que c’est la faute des noirs.
-Mais je…
-T’arrêtes, j’te dis !

J’ai voulu faire mon intéressant en jouant les Brett Sinclair et voilà que je suis à deux doigts de provoquer une émeute raciale ! Bon, il est temps d’aller au cinoche… Nous partons à deux vers la salle de projection. Il y a un peu plus de monde que d’habitude (vingt au lieu de huit, disons). Quelle n’est pas ma surprise en voyant débarquer un des aspirants que j’ai subis pendant mes classes. Une brute dont les aphorismes étaient légers comme des loukoums. Ce béotien n’est jamais venu à la séance du mercredi et pourtant, il est là pour « Le Champion ». Cela ne me dit rien qui vaille. Les lumières s’éteignent, le film commence, le (vrai) titre nous apparaît : « Le Dernier des Champions ». Au bout de trois minutes, nous avons compris : il s’agit d’une série Z, un sous-Van Damme de vidéo-club.

Un champion de kick-boxing retourne dans son ancien quartier, régi par les gangs. Après avoir savaté une bande de loubards qui voulaient lui braquer son perfecto, le dit « champion » sort la photo de son pote, dont il va venger la mort. Scénar en béton ! Avec mon camarade, nous n’en pouvons plus ! Au bout d’un quart d’heure, nous quittons la salle, consternés, pour regagner notre bâtiment. Finalement, ma journée s’est terminée là où elle avait commencé : dans la cuvette des toilettes.